Music 4 Lebanon

Retrouvez ici le carnet de route de notre tournée solidaire au Liban, réalisé par Baptiste Cogitore.

Éric est français. Il a co-fondé et dirige la Hammana Artist House, à trois quarts d’heure de Beyrouth. La « Maison de l’Artiste » reçoit des dizaines de résidents libanais chaque année. C’est l’un des très rares lieux de ce type au Liban. L’équipe de la Hammana Artist House a organisé la tournée d’Akhtamar Music4Lebanon.
Inscrite en quatrième année à la faculté de médecine de Beyrouth, Joëlle voudrait poursuivre ses études à l’étranger, puis revenir au Liban ouvrir une clinique psychiatrique spécialisée en art-thérapie. Elle dit que les choses ne pourraient pas aller plus mal dans le pays. Elle aime l’idée que la parole puisse aider les gens à mieux vivre.
Lamia est coach dans l’association sportive de Baakline. Après avoir résidé au Yémen, elle en avait assez de vivre à l’étranger. Même si la vie est compliquée au Liban, c’est ici qu’est la sienne.
Hussein a soixante-six ans. Il vit près de Mashghara, dans la vallée de la Bekaa. Il vient régulièrement au dispensaire privé du village, qui offre des soins gratuits. Il dit que le pays va comme sa vue : chaque jour un peu plus mal.
Sarah regrette que la crise actuelle pousse les Libanais à plus d’individualisme. Elle dit : « Nous ignorons tout de notre identité. Personne ne peut vous dire ce que signifie être libanais. » Sarah est chargée de production dans une résidence artistique. Elle a fait ses études à Paris avant de revenir au Liban. Elle ne souhaite pas quitter le pays parce qu’elle estime avoir une responsabilité : celle de continuer à promouvoir un accès à la culture pour tout le monde. « J’essaie de faire ma part », dit-elle.
Chantal est conteuse. Avec sa fille Iara, elle a vécu au Brésil et en France. Elle dit ressentir une contradiction de plus en plus forte entre ses aspirations à une vie plus en accord avec ses convictions, et son quotidien. Chantal voudrait resserrer les liens de sa « communauté », mais il lui semble que c’est impossible au Liban. Elle imagine partir en France, peut-être à Montpellier où elle a des attaches. Iara préfèrerait vivre à Paris.
Hanadi est acrobate. Elle a été plusieurs fois championne de gymnastique au Liban. Elle est aussi bénévole à la Croix-Rouge de Beyrouth et répète un spectacle dans la Hammana Artist House. Elle dit qu’elle ne quittera le Liban que s’il y a à nouveau la guerre et qu’elle ne peut pas se rendre utile à la Croix-Rouge. Elle dit qu’elle n’en a pas fini avec ce pays. Elle sait pourquoi elle est ici.
Hilda dirige le musée d’ethnographie d’Anjar, une ville fondée par des Arméniens survivants du génocide de 1915, qui se sont battus contre les Turcs au Moussa-Dagh. Son père et ses grands-parents faisaient partie de ce contingent de pionniers déplacés à travers tout le Moyen-Orient jusqu’à Anjar. Quand Hilda raconte cette histoire, on dirait qu’elle l’a elle-même vécue.
Abir descend d’une famille arménienne survivante du génocide. Elle cultive la mémoire de sa famille et du peuple arménien dans une belle maison de Bourj-Hammoud. Sa mère de 102 ans vit à Anjar, une colonie arménienne dans l’est du Liban, fondée par des survivants du génocide qui ont combattu les Turcs.
Ghalia vit à Michmich, au nord du Liban. Elle a créé une association dédiée aux femmes qui peuvent venir participer à des ateliers de théâtre, de vannerie ou encore de sensibilisation aux questions de genre. Elle a aussi obtenu l’autorisation de pouvoir transformer un terrain appartenant aux autorités religieuses en jardin public. C’est une femme très active et qui ne cède pas facilement.
Michel a 17 ans et a entamé des études de mathématiques. Il est passionné par les trous noirs, la physique quantique et la musique baroque. Il aimerait devenir astrophysicien et joue sur l’un des deux seuls clavecins que compte le Liban. Il dit que son pays n’a pas d’avenir, mais qu’il restera toujours lié à Bcharré, la ville de son enfance.
Ghoussoune vit à Hermel, au nord du Liban. Avec cinq camarades militants, elle a fondé une école alternative qui accueille près de 140 enfants de toutes origines. En appliquant une pédagogie différente, elle espère contribuer à un avenir meilleur pour le pays. Elle dit qu’il est plus facile de suivre aveuglément un leader que de penser par soi-même. Et que beaucoup d’adultes ont peur de la liberté.
Roghida dirige le dispensaire de Mashghara. Infirmière de formation, elle a beaucoup à faire dans ce centre de soins privé financé par diverses ONG. Elle dit que depuis deux ans, la plupart des patients qui arrivent au dispensaire souffrent de dépression à cause de la situation dans le pays. En particulier les parents, qui n’arrivent pas à répondre aux demandes de leurs enfants.

Questions sans réponses

Beyrouth, le 5 septembre

Sur le grand axe encombré qui mène de l’aéroport Rafic Hariri au village de Hammana, où nous attend l’équipe de la « Hammana Artist House », plusieurs questions défilent avec les grandes affiches de propagande politique.

Combien y a-t-il d’aéroports dans le monde à porter le nom d’un homme politique assassiné.

Combien de casques-bleus coréens tout frais débarqués au Liban avons-nous croisés dans ledit aéroport en attendant qu’un garde-frontière contrôle nos passeports : 350, 400. Peut-être 500.

Combien de temps un État qui ne fonctionne plus peut-il encore conserver son nom d’État. Et puis d’autres questions, plus cruelles encore : combien de bouteilles d’eau cet enfant doit-il vendre à la portière des voitures pour se nourrir convenablement, sachant que la livre libanaise a perdu plus de 80% de sa valeur en deux ans, mais le gouvernement n’a toujours pas officiellement dévalué la monnaie. L’inflation a fait exploser le prix des produits de consommation courante. On se demande par la même occasion comment font les gens pour continuer à mener une vie normale dans de pareilles conditions.

Des questions sans réponses. Des questions sans points d’interrogation : eux non plus, ici, ne fonctionnent plus.

Photos : vue depuis la Maison des Artistes de Hammana (Hammana Artist House)
Répétition du quatuor dans la Maison des Artistes de Hammana (Hammana Artist House)

La « Maison de l’Artiste »

Hammana, le 6 septembre

Aurélien Zouki et Éric Deniaud dirigent depuis 2017 l’une des très rares résidences d’artistes du pays. C’est une vaste et belle maison ancienne, sur les hauteurs de Hammana, à 40 km à l’est de Beyrouth. Depuis les montagnes, par temps clair et quand la pollution n’est pas trop épaisse, on peut distinguer la silhouette des immeubles de la capitale.

La « Hammana Artist House » a ouvert ses portes en 2017. Elle accueille chaque année des dizaines d’artistes du Liban et d’ailleurs, qui viennent ici bénéficier des grandes salles de répétition et du confort très appréciable de la maison. Comme Didier Bernard et Hanadi Rajeh, un comédien français et une acrobate libanaise. Ils répètent en ce moment dans une grande salle, à l’étage, un spectacle mêlant théâtre et cirque — à forte teneur politique — sur la situation du pays.

Didier Bernard et Hanadi Rajeh répètent leur prochain spectacle, « HEDRA ».

Éric nous explique : au Liban, quand des comédiens, des acrobates, des danseurs ou des marionnettistes veulent créer un spectacle, ils commencent en général par travailler dans leur salon. Puis, quand le travail est bien avancé, la compagnie loue à grands frais une salle de théâtre où répéter convenablement pour quelques jours. Il n’existe pas de résidence de création, ni de fonds publics permettant de financer un projet artistique. Dans le marasme général que traverse le pays, la culture n’est pas épargnée.

Avec la crise, on voit aussi les artistes quitter le Liban où ils ne peuvent plus travailler correctement. Ils rejoignent alors la diaspora : plus de 10 millions de Libanais vivent à l’étranger. C’est deux fois plus que la population officielle du pays.

Éric Deniaud — extrait de la série de portraits « Entre nos mains »

Dans la « Maison de l’Artiste » de Hammana, on se sent tout de suite chez soi, accueilli en ami autour d’une bonne table où chacun et chacune a sa place. Les bougies, qu’on allume un peu partout pour compenser les pannes d’électricité récurrentes, contribuent à la chaleur ambiante — comme ailleurs au Liban, le générateur du quartier ne suffit pas à alimenter correctement le réseau. Éric insiste : la Maison est un lieu de création, certes, mais elle est avant tout dédiée à la rencontre et aux coups de cœur de personne à personne.

En dynamisant la vie culturelle locale par des festivals et des spectacles de qualité, la Hammana Artist House a aussi contribué à faire du village un endroit prisé des touristes et de la classe moyenne libanaise. Et, comme la rançon inévitable du succès de la Maison de l’Artiste, le village attire à présent davantage d’investisseurs. Le nombre de cafés branchés a visiblement augmenté, et le centre du bourg regorge à présent de petites terrasses au mobilier industriel coloré. Autant de témoins d’une gentrification achevée.

Une journée à Bourj Hammoud

Hammana, le 7 septembre

Beyrouth ne dort plus, et chacun de ses quartiers ressemble à un petit monde qui tourne sur lui-même. Fondé par les survivants du génocide de 1915 après l’effondrement de l’Empire ottoman, Bourj Hammoud est la composante arménienne de cette ville-mosaïque, capitale tout en éclats, cité de fragments épars formant un patchwork de cultures qui cohabitent et s’entrecroisent. De gens qui s’entre-tuaient hier, et qui aujourd’hui devraient essayer de davantage « s’entre-parler », comme a si bien dit Arpi Mangassarian dans un français délicieux qui a dû faire trois fois le tour du Moyen-Orient.

Descendante de rescapés du génocide, Arpi Mangassarian gère le centre culturel arménien de « Badguèr », à deux rues d’Armenia Street. C’est à la fois un restaurant, un espace d’exposition sur l’histoire et les mémoires blessées arméniennes, et un lieu où se retrouvent des femmes du quartier pour entretenir l’art de coudre et de broder comme au pays. Sur la table de Badguèr, les plats pourraient eux aussi raconter des dizaines d’histoires.

Un peu plus loin dans Bourj Hammoud. Le Théâtre Boghossian fut construit en 1986, à une époque où, à Beyrouth, « faire la guerre était un art de vivre[1] » (je me dis que c’est peut-être à cette époque que Beyrouth a perdu le sommeil). Rénové depuis l’explosion du port, le théâtre appartient à la Fondation Boghossian, l’un des partenaires de cette tournée au Liban. En plus d’un concert tout public qui affiche complet, Akhtamar y joue « Les Faiseurs de rêves », un spectacle jeunesse sans parole. Ce jour-là, le public se compose d’une quarantaine d’enfants : des pensionnaires de l’orphelinat musulman Dar el Aytem al Islamiya, situé dans un quartier voisin. Le fait qu’ils n’aient jamais vu de violon ne les empêche pas d’entonner volontiers les airs que les musiciens leur proposent de reprendre en chœur.

À minuit, reprenant la route pour Hammana, la montagne et son air frais, je m’endors contre la vitre du minibus que conduit Tony, l’inépuisable et silencieux chauffeur de la tournée. Derrière moi, Beyrouth ne dort toujours pas. La Méditerranée semble n’apporter jamais aucun vent du large, mais rien qu’une moiteur étouffante. Beyrouth ne dort plus. Elle ne fait que somnoler, souvent, dans la vapeur toxique des générateurs électriques.

[1] Bernard Wallet, Paysage avec palmiers (1984), Paris, Gallimard, coll. « NRF-L’Infini », 1992, p. 27.

Choses vues à Mashghara, Baakline et Jeb-Jennine

À Mashghara, un homme prend la parole à la fin d’un concert.

« – Quelle est la pire chose que vous ayez vue depuis votre arrivée ? ».

Coline répond que les enfants des rues qui mendiaient autour de l’aéroport l’ont beaucoup attristée.

« – Et encore, vous n’avez pas encore rencontré nos hommes politiques ! ».

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Dans le village druze de Baakline, le gymnase a été transformé en salle de concert pour recevoir deux groupes d’enfants. Certains ne peuvent s’empêcher de tâter les tapis de gym ou de se pendre à une barre de traction. Lamia, une coach de l’association sportive qui nous accueille, tient absolument à se maquiller avant d’être photographiée. Après avoir vécu au Yémen, elle en avait assez de vivre à l’étranger. Même si la vie est compliquée au Liban, c’est ici qu’est la sienne.

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La petite ville de Jeb-Jennine compte une mosquée et une église, pour une population passée en trois ans de 8 000 à 40 000 habitants en raison de l’exode des voisins syriens. Sarah, qui a vécu ici jusqu’à ses 17 ans, continue pourtant de parler du « village ». Elle regrette que la crise actuelle pousse les Libanais à plus d’individualisme. Elle dit : « Nous ignorons tout de notre identité. Personne ne peut vous dire ce que signifie être libanais. » Sarah est chargée de production dans une résidence artistique. Elle a fait ses études à Paris avant de revenir au Liban. Elle ne souhaite pas quitter le pays parce qu’elle estime avoir une responsabilité : celle de continuer à promouvoir un accès à la culture pour tout le monde. « J’essaie de faire ma part », dit-elle.

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Selim, le frère de Sarah, a fait un choix différent. Il vit en région parisienne et soutient comme il peut sa famille. « Envoyer de l’argent, c’est normal, mais en même temps, ça permet au gouvernement de ne rien changer à la situation. Le pays ne devrait pas être ainsi sous perfusion. » Cela fait plus de deux semaines qu’il est installé dans cette partie de la Bekaa et il n’y a pas eu un seul Watt fourni par Électricité du Liban, l’opérateur public qui répartit l’électricité dans le pays.

Au dispensaire de Mashghara

Le dispensaire de Mashghara appartient à l’Amel Association International, une ONG laïque et politiquement neutre qui compte une vingtaine de centres de soins dans le pays.
Infirmière de formation, Roghida Youness est la directrice du dispensaire qui reçoit environ 1 400 personnes par mois. Il faut y ajouter 750 à 900 visites à domicile mensuelles. Quand les consultations ne sont pas gratuites, elles sont facturées à 30% du prix habituel.
Mouhamad Merie est le pharmacien du dispensaire, qui fournit un traitement gratuit aux patients. Pour beaucoup, les médicaments sont devenus inaccessibles : une boite de pilules contre la tension artérielle coûtait par exemple 20 000 livres il y a deux ans. Aujourd’hui, la même boite coûte 320 000 livres. Si l’État subventionnait l’importation des médicaments, ça n’est plus le cas aujourd’hui.
Selon la directrice du dispensaire, le concert d'Akhtamar a apporté une respiration bienvenue aux patients qui traversent, depuis deux ans, une période de démotivation et de tristesse.
Dans le dispensaire de Mashghara, Hussein dit : « Le pays va comme ma vue : chaque jour, ça se dégrade ».

Anjar et les enfants du Moussa-Dagh

D’Anjar, on pourrait raconter bien des histoires. Celle des princes arabes omeyyades et de leur grande cité fantôme, par exemple, que le touriste peut visiter à loisir en se promenant dans un impressionnant dédale de blocs de pierres, de voûtes et de colonnades. Ou celle des Arméniens qui constituent la grande majorité de la population du village. On parle ici le « dialecte anjarien », un mélange d’arménien, d’arabe, de français et d’anglais, entre autres langues. Ici, on utilise l’alphabet et on affiche volontiers le drapeau de Yerevan. On pourrait même avancer qu’Anjar est en fait une colonie arménienne au Liban, si l’usage de ce terme n’était pas si sensible dans la région… Pourtant, les premiers habitants d’Anjar furent bel et bien des pionniers, qui mirent en valeur « un désert de sable et de buissons », comme aime à le répéter Hilda Doumanian, la conservatrice du musée local.

Le mémorial d’Anjar commémore le sauvetage des Arméniens du Moussa-Dagh en 1915.

Les Arméniens d’Anjar sont pour la plupart des descendants des habitants du Moussa-Dagh (le Mont Moïse), un ensemble de villages donnant sur la Méditerranée, à la frontière turco-syrienne. En 1915, pour se prémunir du génocide en cours, ces Arméniens se rassemblèrent dans les montagnes pour résister aux Ottomans durant cinquante-trois jours[1]. Épuisés, à court de vivres et de munitions, ils durent leur salut au vice-amiral français Dartige du Fournet (1856-1940), un personnage parfaitement oublié en France aujourd’hui, mais que les gens d’Anjar continuent à honorer. Commandant la troisième escadre de la flotte française en Méditerranée, à bord du Jeanne d’Arc, Dartige organisa de sa propre initiative le sauvetage des 4 000 Arméniens du Moussa-Dagh. Après moult péripéties et relocalisations à travers le Moyen-Orient et l’Égypte, ils finirent par arriver à Anjar, « au milieu du désert », en 1939. À force de travail acharné et d’efforts constants, ils finirent par en faire un village prospère et florissant. C’est ce que nous raconte Hilda Doumanian, qui décrit cette odyssée comme si elle l’avait elle-même vécue. Son père et ses grands-parents faisaient partie des Arméniens du Moussa-Dagh.

Rien d’étonnant, donc, à ce que la salle culturelle soit bien remplie, ce soir, pour écouter Akhtamar jouer des airs du pays recueillis par l’ethnomusicologue Komitas (lui-même survivant du génocide arménien). C’est même avec une certaine ferveur que le public entonne Gakavik (« La Perdrix »), une comptine qu’on garde immédiatement dans l’oreille. Au fil de ce voyage, j’ai l’impression que le Liban maîtrise un art étrange : celui de vous faire oublier, parfois, que vous êtes au Liban.

[1] Lire notamment le roman de l’Autrichien Franz Werfel, Les Quarante jours de Moussa-Dagh (1933), Albin Michel, 2015,  et Georges Kévorkian, La Flotte française au secours des Arméniens 1909/1915, Marines éditions, 2008.

Comment parler de Beyrouth ?

Oui, comment parler de Beyrouth sans aborder ses multiples désastres ? Comment raconter Beyrouth sans l’arrière-plan de la guerre civile ? Ou de la révolution de 2019, soufflée par une gigantesque explosion puis balayée par une crise économique sans précédent ? Il me semble soudain injuste d’enfermer ainsi une ville dans la gangue de ses ruines successives.

Au Musée national, une vitrine contenant des objets antiques fondus lors d’incendies causés par des bombardements durant la guerre civile.

En se promenant dans la ville, on ne peut qu’être frappé par l’absence de lieux de mémoire. De manière générale, l’État libanais préfère l’amnésie volontaire. Il manifeste cette préférence en ayant recours aux lois d’amnistie, qui lui permettent de se maintenir en place vaille que vaille. Là où un lieu de mémoire permettrait de s’entendre collectivement sur les faits pour surmonter les traumas passés, il n’y a rien. Juste un vide, ou des traces que le temps ou les promoteurs immobiliers n’ont pas encore réussi à faire disparaître. Des terrains vagues aux bâtiments crevés, façades constellées d’éclats de mortier et d’impacts de balles, voisinent avec des constructions rutilantes — dont ces étranges édifices en forme de grenadede navire de combat ou de char d’assaut

Seule la « Maison Jaune », située sur l’ancienne ligne de front, évoque ouvertement les années de guerre. Mais la visite ne se fait que sur réservation, et une exposition est en cours d’installation. Il faudra repasser. 

Conteuse au sein du collectif « Clown me in » constitués d’activistes formés à « l’Institut international d’études très très sérieuses », Chantal Mailhac travaille sur un spectacle inspiré par une mythologie locale. Elle cherche à tisser des liens à travers des histoires bien plus anciennes que les tragédies qu’a connues Beyrouth depuis cinquante ans. Elle me dit qu’au Liban, « on ne se raconte pas ce qui s’est passé depuis sept mille ans. » Il y a deux ans, elle a décidé de faire cours elle-même à sa fille, Iara, qui en a neuf.

À l’écouter, je ne peux qu’évoquer ce tract de la révolution d’octobre 2019 appelant les gens à brûler les manuels d’histoire devant le ministère de l’Éducation nationale : « Si vous vouliez que nous connaissions votre histoire, vous nous l’auriez enseignée à l’école[1]. » Au Liban, on n’apprend pas ce qui s’est passé depuis le départ du dernier soldat français. Après cette date (23 décembre 1946), l’Histoire ne fait plus consensus. Elle est donc passée sous silence.

Chantal me dit aussi que l’état d’urgence permanent dans lequel les Libanais sont plongés (se nourrir, acheter de l’essence, trouver un travail…) les empêche de s’intéresser à leur propre histoire. Faire mémoire collectivement semble encore une utopie lointaine.

Port industriel de Beyrouth, le 9 septembre 2022.

 Plus loin dans Beyrouth, au bord de la ville entourée d’un périphérique brûlant, le champ de ruines, sinistre et toujours fumant, du port industriel aux silos crevés par l’explosion du 4 août 2020. En guise de mémorial, précaire et improvisé : des centaines de portraits des victimes, des tags et des graffitis : « mon gouvernement a fait cela », « tu as aimé Beyrouth et Beyrouth t’a trahie », « Act for Justice »… Pour atteindre l’endroit, il faut se risquer à traverser l’autoroute à pied, ou faire un détour d’une demi-heure dans les gaz d’échappement et la chaleur du bitume. Ce qu’il y a à voir ?  Un port en ruine où l’activité a repris. Coûte que coûte.

Étrange paradoxe : on aimerait parler avec plus de légèreté d’une ville fascinante à bien des égards, et pourtant tout dans Beyrouth rappelle que la tragédie est toujours là. Ignorer cela, ne serait-ce pas contribuer aussi à l’amnésie générale ?

Dans 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent), Ryoko Sekiguchi dresse un portrait poétique de la ville à travers la cuisine et les gestes de ceux et celles qui la font. Il est vrai que la poétesse japonaise a vécu dans la capitale libanaise en 2018, dans le Beyrouth « d’avant ». Son livre est devenu, comme elle l’écrit, « un livre de la veille[2] ». Il n’empêche qu’elle a su rendre justice aux nombreux attraits de Beyrouth : sa lumière et la qualité de son crépuscule, la couleur de la pierre ocre et le parfum de ses cafés.


[1] Camille Ammoun, Octobre Liban, Paris, Inculte, 2020, p. 42.
[2] Ryoko Sekiguchi, 961 heures à Beyrouth (et 321 plats qui les accompagnent), Paris, POL, 2021, p. 11. 

Hanadi

Hanadi sait pourquoi elle est ici. Elle dit qu’on a tous une tâche que la vie nous assigne. Hanadi en a plusieurs. Elle a formé pendant sept ans des acrobates dans une compagnie de cirque. Hanadi travaille bénévolement comme secouriste et brancardière à la Croix-Rouge de Beyrouth deux jours par semaine et un week-end par mois. Hanadi fait trois têtes de moins que moi, mais pourrait me soulever de terre d’une seule main. Avec la Croix-Rouge, il lui arrive de sortir dix ou quinze fois par nuit pour ramasser des victimes d’accidents de la route. Hanadi raconte que quand il faut descendre un type de deux cents kilos du quatrième étage, c’est quand même un peu compliqué. Hanadi ne chôme pas. Elle monte sur une pile de chaises et, arrivée au sommet, fait le poirier. Hanadi est acrobate. Elle défie la gravité autant que les mafieux. Hanadi a été championne nationale de gymnastique, mais on lui a fait comprendre qu’elle n’irait pas plus loin : il est impensable qu’une jeune femme druze représente le pays aux Jeux Olympiques. Hanadi ne quitterait le Liban que s’il y avait à nouveau la guerre. Il est impossible qu’elle voie mourir ceux qu’elle aime, et plus impossible encore d’imaginer devoir tuer pour les protéger. Et encore : elle irait vivre ailleurs seulement si la Croix-Rouge lui demandait de partir. Hanadi n’en a pas fini avec ce pays.

Autres choses vues et entendues

Le petit Nidal est un garçon plein de ressource. Ayant entendu le cheikh affirmer que les larmes des croyants rachèteraient leurs fautes, il a voulu remplir une pleine bouteille avec ses glandes lacrymales pour prendre un peu d’avance sur ses péchés. Puis il a proposé à ses copains de leur vendre quelques-unes de ses larmes.

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Wissam dit que le Liban est une mère défaillante qui s’est mise à maltraiter ses enfants. Il dit qu’il n’y a rien de pire pour un enfant que d’avoir peur d’être dévoré par sa propre mère. Il dit aussi que le Liban était autrefois ce cousin friqué qu’on croisait à Monaco. À présent, c’est un cousin toxico qui promet qu’il fera sa cure si on acceptait une dernière fois —promis juré — de lui prêter de l’argent.

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Hyam est enseignante et militante. Elle ne dit jamais de gros mots et c’est une activiste non violente. Sauf quand elle a rendez-vous au ministère de l’Éducation nationale du Liban.

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Au bord de la route qui mène à Baalbek, entre deux champs de poussière, trois hommes sont sur un tapis. Vue à travers la vitre de la voiture, la scène est parfaitement silencieuse. Le premier est debout. Penché en avant, il roue de coups de poings le deuxième qui est à terre. Le troisième est assis et regarde l’horizon.

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Wissam dit que lorsqu’il a ouvert les yeux après avoir été soufflé chez lui par l’explosion du 4 août 2020, il s’est immédiatement demandé pourquoi il avait choisi de revenir à Beyrouth plutôt que de s’acheter une maison au Lichtenstein.

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À chaque représentation de Les Faiseurs de rêves, Ondine explique au public que le spectacle est sans parole et que chacun peut ainsi se raconter sa propre histoire en musique. Après la représentation, une adolescente dit que le spectacle lui a fait penser à l’explosion du port de Beyrouth.

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Aurélien raconte que le Hezbollah a développé un réseau de supermarchés ouverts à tous. Simplement, les clients encartés au parti bénéficient de prix discount. Et pour ceux qui hésitent encore à prendre leur carte, il leur a offert un mois d’essai, sans engagement.

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Les Libanais n’ont plus le droit de vider leurs comptes bancaires. Leurs économies sont bloquées par l’État. Alors, depuis peu, certains se mettent à braquer leur propre banque pour retirer de l’argent qui leur appartient. Rien qu’en un jour, quatre braquages de ce type ont eu lieu dans le pays. Braqueuses et braqueurs sont les héros des réseaux sociaux.

À l’école des esprits libres

 

À force d’entendre que le Liban est un pays maudit, condamné à un éternel désastre de corruption, de violence et de misère, j’avais presque fini par le croire. Mais c’était avant de rencontrer l’équipe d’« Esprit libre », une école alternative de Hermel, dans le nord-est du pays. Les enseignants de l’établissement se préparent à vivre leur quatrième rentrée scolaire depuis l’inauguration du lieu. En 2019, l’école comptait huit élèves. Ils sont près de 140 aujourd’hui. Pourtant, personne n’aurait pu prédire un tel succès.

Ghoussoune Wahoud est officiellement la directrice de l’établissement, mais elle précise d’emblée que c’est parce qu’il fallait un nom sur les statuts officiels de l’école. Elle insiste : en réalité, l’établissement fonctionne collectivement, en autogestion. Les enseignants, les élèves et leurs parents sont impliqués dans la vie scolaire et participent à son évolution. Ghoussoune dit : « ici, nous voulons que les enfants parviennent à changer l’État. Qu’ils apprennent à agir par eux-mêmes et qu’ils n’attendent pas que les solutions leur viennent des autres. Or au Liban, nous avons l’habitude de mettre nos vies entre les mains d’un leader. Toute la pédagogie de l’école repose donc sur le libre arbitre et la réflexion personnelle des enfants. » Tous les membres sont formés à la pédagogie nouvelle[1]. Ils sont diplômés en sciences de l’éducation ou mènent des recherches universitaires sur le sujet.

Outre l’inertie du ministère libanais de l’Éducation nationale, il a fallu s’inscrire dans le paysage local, loin d’être favorable à ce modèle d’éducation, qui repose sur le respect fondamental de la liberté de l’enfant et de son envie d’apprendre. Dans cette ville de 45 000 habitants, énième bastion du Hezbollah dans ce secteur chiite, on a dû voir d’un mauvais œil l’ouverture de la seule école laïque de la région. « Il a fallu gagner la confiance des parents », nous dit-on. « Or beaucoup d’adultes ont peur de la liberté. »

Parmi les matières enseignées : l’histoire du pays. Elle n’existe pas dans les classes de primaire, au Liban. Comme dans les autres domaines, ce sont les enfants qui construisent leur propre connaissance et leur propre réflexion, en partant de leur quartier, de leur ville et de leur région.

À « Esprit libre », une année scolaire coûte aux familles environ 300 dollars par enfant, mais « beaucoup d’élèves sont inscrits gratuitement ». L’école reçoit aussi le soutien de plusieurs ONG et des dons de particuliers. « Notre but n’est pas qu’il y ait un jour des milliers d’enfants dans notre école », dit encore Ghoussoune. Mais nous aimerions qu’il y ait beaucoup d’autres esprits libres au Liban ! » L’éducation est sans doute l’une des clés pour que le pays connaisse des jours meilleurs.

[1] L’éducation ou pédagogie nouvelle défend le principe d’une participation active des individus à leur propre formation. Selon ce principe, l’apprentissage, avant d’être une accumulation de connaissances, doit être un facteur de progrès global de la personne. 

Autres choses vues et entendues

Au Liban, les voix des électeurs s’achètent comme n’importe quel produit de consommation courante. Le cours du bulletin de vote varierait de 200 à 1 500 dollars selon l’importance du scrutin et le niveau d’inflation. Ainsi, dès le lendemain des législatives de mai 2022, on a pu voir une foule de gens ayant rempli son devoir électoral aller « encaisser » leur dû dans les faubourgs de Beyrouth.

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À la fin d’un concert donné pour de jeunes Syriens réfugiés dans un village maronite du nord-Liban, un enfant de sept ans décrit les images qui l’ont traversé avec la musique. Il dit : « je m’imaginais devenir un musicien célèbre, voyager. En fait, j’aimerais être comme vous.» Puis, la tête pleine de musique, il a rejoint l’un des bidonvilles de tentes siglées « UNHCR » qui entourent le village. Les étoiles, cette nuit-là, brillaient particulièrement fort.

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Sur les routes défoncées des montagnes du nord-Liban, le parfum capiteux des champs de cannabis n’arrange pas les choses.

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Au milieu des montagnes, un enfant qui doit avoir huit ans marche d’un bon pas. Il tient une carabine de chasse à la main. On dirait un jouet, mais non.

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Encore cinq « retraits bancaires armés » dans le pays aujourd’hui. Devant cette contagion de braquages, les banques sont fermées pour quelques jours. Dans le Akkar (nord-ouest du pays), un homme est sous les verrous pour avoir forcé son banquier à lui remettre son épargne. Pour protester contre sa détention, les membres de son clan ont sorti les armes et ont, paraît-il, ouvert le feu sur les forces de l’ordre. Sans faire de blessés. Un expatrié bien renseigné conclut : « ce sont des tirs bon enfant ».

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Aurélien a une peur panique de perdre sa carte d’identité. La remplacer serait délicat : Aurélien n’existe plus officiellement depuis qu’un fonctionnaire maladroit a effacé toute sa famille en reversant du café sur la page du grand registre en papier de l’état civil.

Deux chiens très amoureux copulent sous le portrait d’un candidat indépendant aux dernières législatives. Pendant ce temps, un père et son fils vident consciencieusement leurs ordures sur le bas-côté de la route. Je garde en mémoire ces deux images de mon arrivée à Tripoli.

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Quelqu’un a jeté une grenade dans le centre de Tripoli. Pour des questions de sécurité, nous avons changé le lieu du concert, ce soir. Akhtamar ne jouera pas dans le souk populaire de la ville la plus pauvre du bassin méditerranéen, mais dans un café branché du quartier chrétien très propret. Je me retrouve donc à boire des cocktails dans un bistro qu’un officiel français nous présente comme « le Café de Flore du Liban ». Le public se compose principalement d’expatriés européens qui écoutent Norah Jones pendant que les musiciens s’accordent. Tout ça à cause d’une grenade.

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Après une nuit passée à la belle étoile dans un maquis du Hermel, je vis l’étrange expérience de me réveiller au son de coups de feu. Ce n’est pas tellement le bruit de fusil de chasse, mais plutôt le son caractéristique d’armes automatiques — AK 47 ou mitrailleuse lourde ? Renseignement pris auprès de notre hôte, il s’agit de deux camps d’entrainement du Hezbollah situés dans les parages.

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Promenade sur le front de mer, à Tripoli. Un homme en short de bain vert fluo prend les eaux. Sa femme, vêtue et voilée de noir, le regarde patiemment depuis le rivage. Dix minutes plus tard, alors que nous rebroussons chemin, la voilà qui est dans l’eau à son tour. Elle n’a enlevé aucun vêtement : elle se laisse porter dans la mer par son compagnon, enlacée à lui. Peut-être ne sait-elle pas nager. Ou alors, elle fait semblant, pour mieux le serrer contre elle.

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En arrivant chez nos hôtes dans la ville chrétienne de Bcharré, on nous dit qu’en principe, il faudrait tirer en l’air pour souhaiter la bienvenue à des amis. Mais il ne se passe rien. On ne sait pas trop si c’est pour rire ou si c’est parce que les munitions sont trop précieuses pour être dilapidées ainsi.

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Il paraît que la guerre va éclater demain et qu’elle durera deux jours. La cédraie de Bcharré et les « White Hills », à 2 000 mètres d’altitude, seraient un bel endroit où attendre un cessez-le-feu.

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